L’humour, est-ce que c’est toujours drôle ?
Cette semaine, les enfants ont réfléchi à une question qui semble, au premier abord, assez simple : est-ce que l’humour, c’est toujours drôle ?
Ils ont exploré ce qui provoque le rire, mais aussi ce qui fait qu’une situation peut être drôle pour certains et pas pour d’autres. Au fil des échanges, leur réflexion s’est déplacée de la question du rire vers celles du contexte, de l’intention, du point de vue de l’autre et des limites de l’humour.
Le fil de leurs réflexions
Voici le fil de leurs réflexions et quelques paroles entendues au cours de cet atelier consacré à l’humour.
Une blague est-elle drôle parce qu’elle fait rire ?
Pour ouvrir l’atelier, les enfants ont découvert une courte histoire en deux parties et ont été invités, après chacune d’elles, à répondre à la même question : « Est-ce que le personnage principal a fait une blague drôle ? »
Dans la première partie, Sam imite son professeur pendant la récréation. Ses camarades rient beaucoup et, lorsque Monsieur Martin découvre l’imitation, il la trouve lui aussi amusante et entre dans le jeu. La situation semble alors réunir tous les ingrédients d’une « bonne » blague.
Cette première partie de l’histoire a permis de faire apparaître une idée assez spontanée : si les autres rient, c’est que c’est drôle. Le rire semblait alors constituer pour eux un indice important pour reconnaître l’humour.
Mais cette première évidence a rapidement ouvert d’autres questions : est-ce que rire signifie forcément que l’on trouve quelque chose drôle ? Peut-on rire parce que les autres rient ? Et si une personne ne rit pas, est-ce que cela suffit pour dire que la blague n’est pas drôle ?
Les enfants ont ainsi commencé à distinguer le rire et le fait de trouver quelque chose drôle, deux notions proches mais qui ne se confondent pas nécessairement.
Une même blague peut-elle changer selon les circonstances ?
Dans la deuxième partie de l’histoire, Sam reprend exactement la même imitation, mais cette fois dans la classe, pendant que le professeur donne une consigne. Les autres élèves rient encore, mais le professeur lui demande d’arrêter. La même question leur est alors posée une seconde fois : « Est-ce que Sam a fait une blague drôle ? »
Ce deuxième vote a permis de constater que les réponses pouvaient évoluer lorsque de nouvelles informations apparaissent. Certains enfants ont changé d’avis, tandis que d’autres ont maintenu leur première réponse, mais en apportant de nouveaux arguments.
La discussion s’est alors déplacée vers la notion de contexte.
Les enfants ont remarqué que la blague était la même, mais n’avait pas lieu au même endroit ni au même moment. Dans la cour, c’était un temps de récréation et de jeu. Dans la classe, le professeur était en train de travailler et attendait des élèves qu’ils soient attentifs.
Ils ont ainsi commencé à s’interroger sur une idée importante :
Une même chose peut-elle être drôle dans une situation et ne plus l’être dans une autre ? Le lieu, le moment, les personnes présentes ou encore ce que l’on est en train de faire peuvent-ils modifier notre façon de recevoir une blague ?
Cette réflexion les a amenés à comprendre que l’humour ne se trouve peut-être pas uniquement dans la blague elle-même, mais aussi dans la relation entre cette blague et la situation dans laquelle elle est racontée.
Peut-on être drôle au mauvais moment ?
À partir de l’histoire de Sam, une distinction intéressante est progressivement apparue. Les enfants pouvaient reconnaître que Sam cherchait toujours à faire rire et que certains élèves trouvaient effectivement son imitation drôle. Pourtant, cela ne signifiait pas nécessairement qu’il pouvait continuer.
La question s’est alors posée : « Est-ce qu’une chose peut être drôle mais ne pas être le bon moment pour la faire ? »
Les enfants ont pu transposer cette question à d’autres situations de leur quotidien : une blague racontée pendant la récréation, pendant un cours, lors d’un anniversaire, au moment où quelqu’un parle ou encore lorsqu’une personne est triste.
Ils ont alors commencé à distinguer le caractère drôle d’une plaisanterie et le fait que cette plaisanterie soit adaptée à la situation. Une blague peut donc conserver quelque chose de drôle tout en devenant inappropriée dans un contexte particulier.
Quand faut-il savoir s’arrêter ?
La discussion s’est ensuite concentrée sur ce qui se passe lorsque l’humour ne fait plus rire tout le monde. Dans l’histoire, Monsieur Martin demande à Sam d’arrêter. Pourtant, les autres enfants continuent de rire et encouragent presque involontairement Sam à recommencer. Les enfants se sont alors demandé : Qui décide quand une blague doit s’arrêter ? Est-ce celui qui raconte la blague ? Est-ce celui qui la reçoit ? Est-ce ceux qui regardent ? Et faut-il attendre que quelqu’un dise « stop » ?
Cette réflexion a permis de faire apparaître la notion de limite. Les enfants ont notamment pu réfléchir au fait qu’une blague peut être amusante au début et devenir moins amusante lorsqu’elle est répétée, lorsque quelqu’un se lasse ou lorsque la situation change. Ils ont également été amenés à considérer que savoir faire rire suppose peut-être aussi de savoir observer les réactions des autres.
Rire avec quelqu’un ou rire de quelqu’un ?
À partir de ces réflexions, le débat s’est ouvert sur une autre distinction : rire avec quelqu’un et rire de quelqu’un. Les enfants ont pu réfléchir à ce qui change lorsque la personne concernée par une blague ne partage plus le rire.
- Est-ce qu’une blague est toujours drôle si celui dont on parle ne rit pas ?
- Peut-on rire de quelqu’un sans vouloir être méchant ?
- Est-ce que se moquer et faire de l’humour, c’est la même chose ?
Cette partie de la discussion a permis de faire apparaître la notion de point de vue : une même situation peut être vécue très différemment selon la place que l’on occupe.
Celui qui fait la blague peut penser qu’il plaisante. Ceux qui regardent peuvent beaucoup rire. Et pourtant, la personne concernée peut ressentir tout autre chose.
L’intention suffit-elle ?
Les enfants se sont également interrogés sur l’importance de l’intention. Sam ne cherche pas à faire du mal à son professeur. Il cherche à faire rire. Mais le fait de ne pas vouloir blesser suffit-il pour que la blague soit acceptable ?
La réflexion les a conduits à distinguer progressivement l’intention et la conséquence.
- On peut vouloir faire rire et ne pas y parvenir.
- On peut vouloir faire rire et finalement faire de la peine.
- On peut même faire rire certains et déranger quelqu’un d’autre.
Ainsi, avoir une bonne intention ne garantit pas que l’autre vivra la situation de la même manière.
Cette distinction a permis de revenir à la question du début : si l’humour dépend aussi de celui qui reçoit la blague, alors peut-on décider seul qu’une blague est drôle ?
Qui décide si c’est drôle ?
Cette question a finalement constitué l’un des points les plus riches de la discussion. Les enfants ont été amenés à se demander : « Qui décide si une blague est drôle : celui qui la raconte ou celui qui la reçoit ? » Peut-on dire d’une blague qu’elle est drôle si personne ne rit ? Et inversement, si tout le monde rit, est-ce forcément une bonne blague ? Que se passe-t-il lorsqu’une majorité rit mais qu’une personne ne trouve pas cela drôle ?
Peu à peu, les enfants ont pu dépasser l’idée selon laquelle le rire serait une sorte de preuve universelle de l’humour. Ils ont exprimé le fait que le rire est aussi une réaction personnelle, qui dépend de chacun, de son humeur, de son histoire, de la situation et de la relation avec les autres.
Pour conclure
Au fil de l’atelier, les enfants sont ainsi partis d’une question très simple : « Est-ce que c’est drôle ? », pour peu à peu découvrir que l’humour n’est pas seulement une affaire de blagues et de rires. Il met aussi en jeu le contexte, le point de vue, l’intention, la relation aux autres et la capacité à percevoir une limite.
Pour certains enfants, une conclusion importante a alors pu apparaître : être drôle, ce n’est peut-être pas seulement réussir à faire rire les autres. C’est aussi être capable de comprendre leurs réactions et de savoir quand continuer… ou quand s’arrêter.
Et comme toujours au Club Philo, il ne s’agissait pas de trouver une réponse unique à la question « L’humour, est-ce que c’est toujours drôle ? », mais de questionner ses premières évidences, écouter les arguments des autres et accepter de faire évoluer sa propre pensée.
Paroles d’enfants
- Qu’est-ce qui vous fait rire ?
- Quand c’est rigolo, quand on fait n’importe quoi.
- À Paris, il y a des gobelins clowns au cirque des gobelins et ils me font rire.
Et l’instant d’après, cet enfant ajoute :
- En fait ça n’existe pas, le cirque des gobelins. Je l’ai inventé. C’était une blague.
(Ce qui fait rire tout le monde… Belle entrée en matière !)
- Les blagues ça fait rire. Enfin, ça dépend…
- J’aime bien les blagues.
- J’ai remarqué que, souvent, les blagues qui nous font rire, ce ne sont pas les blagues intelligentes. C’est plutôt les blagues « n’importe quoi ». Par exemple, j’ai déjà fait un test : j’ai fait une blague et j’ai dit : « Quelle est la différence entre un écureuil et une maison ? » J’ai dit : « Bah, la maison, elle est dure et l’écureuil, il est mou. » Et après, j’ai ri, alors que ce n’était pas drôle, et les autres ont ri aussi. Le n’importe quoi, c’est souvent ça qui fait rire les gens.
- Quand mon frère me raconte n’importe quoi ça me fait rire.
- Tout le monde ne trouve pas forcément les mêmes choses drôles.
- Les personnes ne sont pas pareilles.
- Si quelqu’un trouve quelque chose rigolo et nous pas, alors on ne rit pas. On ne peut pas rire de quelque chose de pas drôle.
- Mais comment on sait que quelque chose est drôle pour quelqu’un, mais pas pour l’autre ?
- Soit il rit, soit il fait semblant.
- Parfois on peut rire de quelque chose qui n’est pas drôle. Par exemple, dans un spectacle il y avait un Père Noël. J’avais faim et le Père Noël m’avait donné une orange. Et après, ma mère m’a dit que c’était une orange pourrie, et ça m’a fait rire.
- Et moi, je dis que c’est possible de rigoler alors que tu trouves que c’est pas drôle. Parce que par exemple il y a un de mes amis il a raconté une blague pas du tout drôle : « Qu’est-ce qui est gris ? » Et nous, on ne savait pas. Après, il a dit : « Un éléphant ! » Puis il a dit « Ah ! Ah ! Ah ! C’est très drôle ! » Et après, tout le monde a rigolé. Il a fait semblant de rire et du coup tout le monde a ri.
- Ça veut dire qu’on peut quand même rigoler alors que la blague était pas drôle.
- Quand une blague vise quelqu’un ce n’est pas drôle. Par exemple, si quelqu’un a des oreilles très, très grandes et qu’il y a quelqu’un qui fait une blague sur ses oreilles, du coup, là, ce n’est pas drôle pour celui qui avait des grandes oreilles. C’est humiliant.
- Il y a des blagues qui sont un peu humiliantes.
- Les blagues racistes.
- Les blagues qui font de la discrimination.
- Ça peut être du harcèlement quand ça se répète.
- Et les blagues tristes.
- Oui, on peut faire des blagues tristes. Mon copain, son père, il est mort. Quelqu’un a fait une blague dessus et après il a dit que c’est pas grave. Mais il ne faut pas dire ça ! Car pour mon copain, c’est grave.
- Une blague qui n’est pas rigolote pour quelqu’un d’autre c’est une blague nulle.
- C’est de l’humour noir.
- L’humour noir, ça veut dire qu’on n’a pas un bon humour. Enfin, ça veut dire que c’est l’humour mais qui parle de la mort.
- Ce n’est pas bien l’humour noir. C’est pas drôle.
- Avec de l’humour noir, c’est possible que la personne rigole, ça peut arriver des fois. Mais, ça parle quand même de la mort.
- L’humour noir ça ne parle pas forcément de la mort, mais ça parle de quelque chose de triste.
- Dans l’histoire, le prof est gentil car s’il avait été méchant, il aurait dit 3 heures de colle.
- Il était en début de carrière, je pense.
- La blague était un peu drôle pour ceux qui rient et un peu pas drôle en même temps car nous on n’a pas rigolé.
- Bah, en réalité, si elle était vraiment drôle, ça fait rigoler du monde. C’était pas la plus drôle du monde, mais elle était assez drôle quand même.
- On peut aussi rigoler au fond de soi.
- Apparemment, elle est drôle cette blague puisque sur la photo tout le monde rigole.
- Faire une blague plusieurs fois ce n’est plus drôle. Après ils sont en classe, ils travaillent, ils sont plus dans la cour.
- C’est aussi la faute de ses amis qui lui disent : « Allez, vas-y, vas-y ! » Ils le poussent à continuer.
- C’est la même blague les deux fois, mais c’est un peu bête de recommencer en classe.
- Les autres enfants rient mais pas le maître. C’est le maître qui décide si c’est drôle. Il faut respecter les grandes personnes.
- La classe, ce n’est pas le bon endroit pour faire cette blague.
- C’est la même blague, le prof rigole une fois, la deuxième fois moins, du coup, après Sam il se fait gronder.
- Dans la cour déjà, le maître aurait dû le gronder ! C’était pas drôle pour lui.
- Quand tout le monde rit ça ne veut pas dire que c’est forcément drôle.
- Il y a des faux rires et des vrais rires. Les vrais rires, c’est quand on rit très sérieusement.
- On peut rire pour de faux, pour faire rire les autres.
- Tout le monde rit pour faire comme les autres. On fait semblant de trouver ça drôle.
- Si tu ne ris pas, tu vas plus être copain avec tes copains. T’as pas envie d’être le seul à pas faire quelque chose comme les autres.
- Y’a quelque chose qui peut être très drôle mais ça fait pas rire. Comme dans un enterrement. Par exemple, si t’as quelqu’un qui pète, c’est drôle et pas drôle, enfin, c’est drôle, mais on ne peut pas rire.
- Est-ce qu’il y a d’autres trucs où on ne rit pas, même si c’est drôle ?
- Si t’aimes pas la personne et tu veux vraiment qu’elle le sache que tu ne l’aimes pas, alors même si ses blagues sont drôles, et bien tu ne rigoles pas. Tu fais ça pour l’embêter.
- Des fois on ne peut pas s’empêcher de rigoler, si c’est très drôle ton corps ne peut pas s’empêcher de rire.
- Si ! On peut contrôler son rire.
- Il y a des choses qui font rire et après plus tard, plus du tout. Par exemple quand t’es petit tu parles de caca, ça fait rire, et après quand tu es grand, avec la maturité tu ne rigoles plus.
- Le rire, ça ne suffit pas à dire si c’est drôle, pas drôle.
- Il y a aussi une histoire de moment, si la personne est mal réveillée, ce n’est pas le moment de faire une blague.
- Ça dépend du moment, de l’endroit, de la personne…
- Ronaldo, si quelqu’un le blesse, le mec il rigole parce que du coup ils ne sont plus que 10 dans l’autre équipe. Mais si quelqu’un se fait mal et si on rigole de lui, c’est méchant.
- Ça peut être drôle pour la personne qui rigole.
- La personne qui fait la blague décide si sa blague est drôle mais à sa façon.
- Les humoristes sont drôles. Ils font des blagues, et des fois ce n’est pas drôle. Mais c’est les humoristes qui décident si c’est drôle.
- Une blague peut être drôle mais personne ne rit.
- Une blague peut être drôle sans le vouloir.
- Emmanuel Petit il est drôle avec sa coiffure bizarre.
- Une peau de banane ça fait rire les gens mais pas la personne qui est tombée, après elle s’est cassé la jambe, et du coup ce n’est pas drôle.
- Le Président de la République s’il glisse sur une peau de banane, ça fera rire.
- Celui qui tombe peut rire aussi, sauf s’il s’est fait très mal.
- On peut faire rire sans le vouloir, si quelqu’un n’a pas vu une porte et qu’il rentre dedans, ça fait carrément rire.
- Si dans la classe, une petite fille a une coiffure pas très réussie, ça fait peut faire rire, mais c’est de la discrimination.
- Les moqueries ce n’est pas drôle, c’est méchant.
- Bah, celui qui a fait la blague, il peut trouver ça drôle, et ceux qui rient aussi, mais la petite fille, elle ne peut pas trouver ça drôle.
- Parfois celui qui a fait la blague il peut se dire : « Mais pourquoi j’ai fait cette blague nulle ? Ce n’est pas drôle du tout. » Après il faut aller s’excuser.
- On sait s’il faut arrêter une blague si tu vois que personne ne rit.
- Si une personne demande d’arrêter. Tu peux arrêter et aller la dire aux gens plus loin d’arrêter aussi.
- Si tu ne veux pas te faire humilier il faut arrêter.
- Si ton cerveau te dit d’arrêter.
- Si une personne est blessée mais qu’elle n’ose pas parler, il faut lui demander pourquoi. Il faut regarder plus les autres.
- Y’a des gens méchants qui peuvent continuer.
- Ce n’est pas toujours facile de s’arrêter de rire, même quand on veut. Par exemple dans une histoire quelqu’un disait : Y’a un loup et un humain qui se rencontrent, et le loup dit « Tiens un humain ! » et l’humain dit « Oh, un crocodile ! » Moi j’arrêtais pas de rire et je pouvais plus du tout m’arrêter.
- Au bout d’un moment tu vas t’arrêter, parce qu’après la blague est moins drôle.
- Parfois on peut rire encore après quand on repense à la blague.
- Il y a des moqueries qui sont quand même gentilles.
- Avec son meilleur ami, c’est très méchant.
- Pas forcément si lui trouve ça drôle. Par exemple s’il se met à bégayer, s’il a fait ça une seule fois c’est drôle, mais s’il bégaye sans faire exprès toute la journée, alors c’est pas drôle.
- On peut rire d’une blague en français qu’on raconte à un Anglais.
- On peut faire une blague sur une personne grosse mais sans qu’elle l’entende, on ne le fait pas devant la personne.
- Peut-on se moquer de soi-même ?
- C’est drôle pour les autres si tu te trouves moche, mais c’est pas drôle pour toi si tu te trouves le plus nul du monde.
- Si on a des complexes ce n’est pas drôle.